Chef des informations & Manager éditorial de Sud Ouest
Gwenaël Badets : « Cyber for Good nous a apporté bien plus que des outils : une nouvelle réflexion sur notre métier »
Média
Depuis votre participation au programme, quel est le principal risque cyber que vous percevez aujourd’hui différemment dans votre métier de journaliste ?
La démonstration du forçage de login/mot de passe en “brute force” m’a frappé par sa facilité et sur la nécessité d’adopter des mots de passe longs, adossés à une double authentification et à un gestionnaire comme KeePass ou Bitwarden.
Pouvez-vous donner un exemple concret d’un changement mis en place dans votre rédaction à la suite du programme ?
Indépendamment du programme, à la suite d’une attaque massive sur notre système, tous les mots de passe ont été changés avec des critères renforcés. Les bases d’hygiène numérique dispensées lors du programme ne nous intéresse pas seulement en tant que “chassés” mais aussi comme “chasseurs” : les conseils permettant de ne pas laisser de traces en Osint (éviter de se logger avec son compte pro lors de recherches…) ont été diffusées et mises à profit. D’une façon générale, tous les modules du programme ont fait l’objet de restitutions aux chefs d’agences locales, et accompagnés de fiches outils immédiatement mobilisables.
À l’approche de la campagne présidentielle en 2027, quels sont selon vous les risques numériques ou informationnels les plus préoccupants pour votre rédaction ?
La sensibilisation aux ingérences numériques étrangères est à double tranchant. À vouloir bien faire, le journaliste risque de tomber dans le piège de modes opératoires à double détente type Matriochka. C’est-à-dire mettre en avant des contenus biaisés qui seraient restés confidentiels sans leur intervention.
Inversement, l’instrumentalisation d’enjeux locaux “anodins” sur des plateformes bon enfant (pages de ville sur Facebook…) devra faire l’objet d’une vigilance redoublée.
Aujourd’hui, estimez-vous que les journalistes de votre rédaction disposent des connaissances et des réflexes nécessaires pour faire face à ces risques et pour utiliser les outils du numérique en confiance ?
Comme toute la société, la profession est parcourue par des disparités dans la maîtrise du numérique, malgré son rôle incontournable dans la diffusion de l’information. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de faire face aux risques inhérents à l’outil, mais aussi d’exploiter pleinement les possibilités qu’il offre (opendata, Osint, veille, prompts IA dédiés…) et de les intégrer dans la grammaire informationnelle – ce qui permet au passage de se détacher du bon vouloir de sources institutionnelles.
Si vous deviez retenir trois leçons ou réflexes acquis grâce à Cyber for Good MEDIA, lesquels seraient-il ?
La recherche sur les noms de domaine et les adresses IP de sites d’intérêt (et leurs connexions) ; l’investigation sur les métadonnées des documents reçus ; ou encore la reconstitution de la diffusion d’un contenu sur les réseaux sociaux.
Selon vous, en quoi une rédaction mieux préparée aux enjeux cyber, à l’OSINT et aux ingérences numériques étrangères contribue-t-elle à la qualité de l’information et au bon déroulement du débat démocratique pendant une campagne électorale ?
Le rôle d’une presse plurielle et indépendante dans une campagne électorale n’est pas à débattre. Le fait qu’une rédaction soit formée aux supports informationnels de son temps est évident. La vraie question est celle de la survie économique de cette presse.
Or, au delà des données factuelles et des savoir-faire transmis, le programme Cyber for Good permet de nourrir une réflexion rafraîchissante sur le rôle et la valeur d’un titre de PQR – et de dépasser le constat pessimiste sur la vulnérabilité de nos écosystèmes ouverts face aux ingérence de nos “concurrents systémiques”.
Bien préparée, une rédaction peut se projeter vers cet autre constat : cela même qui nous fragilise (espace informationnel atomisé et polarisé, algorithmes favorisant les contenus hors-info voire malinfo) est aussi ce qui renforce la valeur de nos contenus et redonne de la pertinence à notre rapport à l’information. Paradoxalement, la prolifération des « médias » (au sens large : réseaux sociaux…), et des contenus (multipliés par l’IA) amène le public à une saturation cognitive et crée une rareté relative de l’info vérifiée (un peu de maths, cours sur les fractions : croissance exponentielle du dénominateur dans le ratio “info vérifiée”/”info disponible” – donc la part de l’info « journalistique » tend vers zéro). Une rédaction bien préparée saura faire en sorte que cette rareté ne soit pas le prélude à une disparition, mais un levier de monétisation.