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Journaliste indépendant & OSINTER

Sébastien Bourdon : « Derrière les meilleures enquêtes OSINT, il y a de la méthode, de la patience et beaucoup de recoupements »

Média
Journaliste d’investigation spécialisé dans les enquêtes en sources ouvertes (OSINT), Sébastien Bourdon explore depuis plusieurs années les coulisses d’Internet, des réseaux sociaux aux zones les plus méconnues du web. À travers ses investigations, il démontre qu’une immense quantité d’informations accessibles publiquement peut être collectée, recoupée et analysée pour documenter des conflits, vérifier des faits ou révéler des enjeux de sécurité invisibles au grand public. Ses travaux montrent également une réalité souvent sous-estimée : chaque publication, chaque photo, chaque donnée de géolocalisation peut devenir une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste.
Sébastien Bourdon : « Derrière les meilleures enquêtes OSINT, il y a de la méthode, de la patience et beaucoup de recoupements »

Quand on parle d’Internet, on a souvent l’impression qu’il s’agit d’un espace unique et universel. Pourtant, entre les réseaux sociaux, les plateformes privées, le dark web, les applications fermées ou encore les censures nationales, existe-t-il réellement un seul Internet ?

Pas vraiment. Si l’on se place du point de vue des utilisateurs et utilisatrices « lambdas », énormément d’informations sont inaccessibles et le resteront. Deux personnes peuvent effectuer la même recherche et ne pas obtenir les mêmes résultats. De nombreux paramètres entre en ligne de compte. Toute la difficulté est de savoir « naviguer » entre les barrières invisibles qui compartiment internet.

Beaucoup peuvent être contournées, enjambées bien sûr… mais cela demande des connaissances, parfois poussées. Pour l’OSINT, c’est une idée importante : chercher une information, ce n’est pas seulement savoir quoi chercher, mais aussi savoir où regarder, et comment accéder à cette « partie » d’Internet.

Chaque jour, nous publions des photos, des commentaires, des données de géolocalisation ou des informations professionnelles. Quelle quantité d’informations peut-on réellement reconstituer sur une personne à partir de sources ouvertes (OSINT), et pourquoi sous-estimons-nous autant les traces que nous laissons en ligne ?

Cela varie évidemment d’une personne à l’autre selon ses usages numériques, mais en général, les possibilités sont importantes. Il y a une véritable méconnaissance du monde numérique et ses enjeux qui persiste dans la population française (et pas seulement). Certaines idées reçues sont tenaces et permettent une forme d’autojustification quant au fait de ne pas s’y intéresser, ne pas prendre de précautions quant à ses paramètres de confidentialité sur les réseaux sociaux par exemple : « je n’ai rien cacher », « je ne suis pas un ministre donc mes selfies n’intéressent personne », « de toute façon Meta/Google/OpenAI sait déjà tout de moi » …

Le côté immatériel – en tout cas la perception qu’on en a – n’aide pas. Peu de gens comprennent réellement qu’un « cloud » n’est ni plus ni moins qu’un serveur physique chez une entreprise tierce. Or, si on proposait aux mêmes personnes de stocker leurs archives personnelles (factures, photos de famille, correspondance privée…) dans la maison de leur voisin, sans trop savoir quel droit d’accès celui-ci y aura et quelles utilisations il pourrait en faire, il y a fort à parier que beaucoup refuseraient.

Beaucoup d’entre nous utilisent Internet plusieurs heures par jour sans vraiment comprendre son fonctionnement. Peut-on encore considérer Internet comme un espace sûr ?

Comme je le disais, il y a en effet une véritable méconnaissance du monde numérique et son fonctionnement. Tout le monde ou presque utilise Google au quotidien par exemple. Or, et même si cela parait présomptueux de le dire ainsi, l’immense majorité des gens ne savent pas utiliser Google correctement. L’existence et le fonctionnement des opérateurs de recherche (google dorks), même les plus basiques – les guillemets, site: … – ne sont connus que d’une infime minorité d’utilisateurs et d’utilisatrices.

Ce sont les mêmes qui continuent d’utiliser le même mot de passe – nomdemonchien1982! – sur tous les sites possibles et imaginables. Internet n’est à l’heure actuelle clairement pas un espace sûr pour ces personnes (et pour d’autres…), et ne l’a même probablement jamais été.

L’une des forces de l’OSINT est la capacité à relier des informations qui paraissent anodines. Dans vos enquêtes, avez-vous un exemple marquant où un détail apparemment insignifiant a permis de révéler une information majeure ?

Toutes les enquêtes menées à partir de 2018 autour de l’application sportive Strava suivent ce principe. À chaque fois ou presque, il s’agit de sessions de running, enregistrées par des militaires « lambdas », des agents de services de renseignement, des gardes du corps de chefs d’États… Prises isolément, ces informations peuvent paraître assez inintéressantes. Savoir en combien de temps untel a parcouru 5 kilomètres ce matin autour de son domicile n’a a priori que peu d’intérêt. Et pourtant, avec un travail de recoupement, ces mêmes informations peuvent s’avérer extrêmement révélatrices.

C’est exactement le cas de l’enquête que j’ai menée avec mon collègue Antoine Schirer en mars 2026 pour Le Monde autour du porte-avions Charles-de-Gaulle. La « clé » ça n’est ni plus ni moins qu’un marin lambda qui fait son footing sur le pont du navire. Rien d’exceptionnel. Sauf qu’il enregistre ses performances via Strava.

Et que nous avions déjà repéré son profil dans le port militaire de Toulon, sur le quai où est amarré le porte-avions. En recoupant la localisation de cette course « en mer » à l’aide des images satellites de l’Agence spatiale européenne accessibles publiquement, nous avons ainsi pu constater qu’il révélait donc en direct la position exacte du groupe aéronaval en mer Méditerranée. 

Quelles sont les compétences les plus importantes pour mener une enquête OSINT aujourd’hui : la maîtrise technique, la méthodologie, l’esprit critique ou la capacité à croiser les sources ?

Un mélange des quatre ! Mais je pense que ce qui est le plus souvent sous-estimé, ou méconnu du grand public, c’est le travail d’organisation des données, en gros la « méthodologie de rangement ». Quand on travaille sur un corpus de plusieurs centaines d’images, provenant de sources variées, si l’on se contente de nommer les fichiers « explosion 1 », « bateau 4 », « vidéo facebook », on s’y perd très vite, surtout si l’on travaille à plusieurs.

Il est très important de standardiser la nomenclature des fichiers, des dossiers, d’avoir un système de référencement… La base de toutes les « meilleures » enquêtes en OSINT dont j’ai pu voir les « coulisses », c’est un tableau Excel et des dossiers bien rangés.

À l’approche de la prochaine élection présidentielle française, les risques de manipulation de l’information, d’ingérences étrangères ou de campagnes coordonnées suscitent beaucoup d’inquiétudes. Quel rôle l’OSINT peut-il jouer pour détecter ces phénomènes et aider les citoyens à mieux distinguer le vrai du faux ?

Le rôle de l’OSINT dans le travail de vérification de l’information est devenu crucial ces dernières années. Dans le monde du journalisme, tous les services qui font du fact-checking – AFP Factuel, CheckNews, Les Observateurs, les Révélateurs, les Vérificateurs…- intègrent à leur travail ses méthodes. C’est évidemment particulièrement important dans le contexte de l’élection présidentielle à venir et des risques que vous citez.

Par définition, il y a un côté « accessible à toutes et tous » dans l’OSINT, donc la diffusion de sa pratique au plus grand nombre peut évidemment contribuer à faire face à ces menaces. Je pense néanmoins qu’il ne faut pas surestimer cela. Tout le monde n’a pas vocation à devenir expert·e en la matière.

Propos recueillis par Giulio Zucchini.