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Maître de Conférences à l’Université Bordeaux Montaigne

Allan Deneuville : « Nous avons transformé une partie considérable du monde en documents »

Média
À l’heure où l’OSINT s’impose comme une pratique incontournable pour les journalistes, les chercheurs et la société civile, Allan Deneuville invite à dépasser la vision réductrice d’une simple boîte à outils. Maître de Conférences à l’Université Bordeaux Montaigne, chercheur au centre GÉODE (Géopolitique de la Datasphère), il est l'auteur de OSINT : enquêtes et démocratie, publié par l'INA en novembre 2025. Dans cet entretien, il explore les liens entre OSINT, démocratie et éducation, tout en alertant sur les risques liés à l’hyperdocumentation de nos sociétés et aux usages malveillants des données ouvertes. Une réflexion essentielle sur notre rapport à l’information à l’ère numérique.
Allan Deneuville : « Nous avons transformé une partie considérable du monde en documents »

L’OSINT est devenu un terme très populaire. Pourtant, beaucoup l’associent encore à une simple collection d’outils. Quelle est, selon vous, une bonne définition de l’OSINT en 2026 ?

J’essaie justement de sortir d’une définition de l’OSINT par les outils. Un outil de recherche inversée d’images, un logiciel de cartographie ou un service permettant de suivre des avions ne font pas, en eux-mêmes, de l’OSINT. Dans mon livre, je propose de définir l’OSINT comme une méthode potentiellement itérative et collaborative qui consiste à collecter, analyser et exploiter systématiquement des documents et des données provenant de sources légalement accessibles au public, gratuitement ou non, afin de répondre à un besoin d’information. Le point important est vraiment la méthode. On part d’une question, on collecte des informations, on les confronte, on les contextualise, on formule des hypothèses, parfois on revient en arrière parce qu’une hypothèse ne tient pas. L’OSINT est donc moins une boîte à outils qu’une manière organisée d’enquêter dans un environnement informationnel devenu extrêmement dense.

Qu’est-ce que l’OSINT nous apprend sur le numérique aujourd’hui ?

L’OSINT est pour moi un formidable observatoire du numérique parce qu’elle nous rappelle que nous avons transformé une partie considérable du monde en documents. Nos déplacements, nos achats, nos pratiques sportives, nos photographies, les trajectoires des avions et des bateaux, les modifications du territoire, les activités des entreprises ou des administrations laissent des traces. C’est ce que j’appelle, en reprenant notamment les travaux de Maurizio Ferraris, une situation d’« hyperdocumentation ». Le paradoxe est qu’on présente souvent le numérique comme quelque chose d’immatériel, alors que l’OSINT montre exactement l’inverse, car le numérique produit énormément de traces, et ces traces peuvent être mises en relation. L’OSINT révèle donc moins un monde dans lequel « tout est visible » qu’un monde dans lequel énormément de choses deviennent potentiellement documentables. Et cette différence est importante : encore faut-il savoir chercher, relier et interpréter ces documents.

Vous expliquez que l’OSINT est avant tout une méthode d’enquête. Qu’est-ce qui distingue une démarche d’investigation d’une simple recherche sur Internet ?

Une recherche sur Internet consiste généralement à chercher une information que l’on suppose déjà disponible quelque part (une date, un nom, un document, une adresse). Une enquête commence lorsque la réponse n’est précisément pas immédiatement disponible. Il faut alors la construire à partir d’indices dispersés. Prenons  par exemple une vidéo dont on ignore le lieu et la date. Aucun moteur de recherche ne va nécessairement vous donner la réponse.

Il faut observer l’architecture, une enseigne, la végétation, l’orientation des ombres, comparer avec des images satellites, chercher d’autres vidéos, éventuellement retrouver les conditions météorologiques du jour. C’est ce passage de l’information à l’indice qui me paraît fondamental. L’enquête consiste à faire parler ensemble des éléments qui, pris séparément, ne disent presque rien. Et surtout, une véritable démarche d’investigation doit accepter la possibilité de l’échec. Si je cherche uniquement des éléments confirmant ce que je pensais au départ, je ne suis plus vraiment dans une logique d’enquête.

Quelles sont les trois critères essentiels pour une enquête en OSINT ?

J’en retiendrais trois : la traçabilité, la triangulation et la reproductibilité. La traçabilité, d’abord : il faut pouvoir expliquer d’où viennent les informations utilisées et comment elles ont été obtenues. La triangulation, ensuite : une source isolée est rarement suffisante. Il faut confronter des documents de nature différente, par exemple une vidéo, une image satellite, une publication sur un réseau social et une donnée météorologique. Enfin, la reproductibilité : dans la mesure du possible, quelqu’un d’autre doit pouvoir reprendre notre raisonnement et comprendre comment nous sommes arrivés à cette conclusion. C’est important parce que la force d’une enquête OSINT ne devrait pas reposer sur l’autorité de celui qui affirme : « croyez-moi, je suis expert ». Elle doit au contraire reposer sur la possibilité donnée aux autres d’examiner le chemin qui conduit à la preuve.

L’OSINT est né au sein des services de renseignement mais s’est diffusé auprès des journalistes, des ONG, des chercheurs et, plus largement, des citoyens. Que révèle cette démocratisation de l’OSINT de notre rapport à l’information ?

Elle révèle une transformation assez profonde de l’autorité informationnelle. Pendant longtemps, certaines capacités d’enquête étaient liées à la possession de moyens techniques extrêmement coûteux ou à l’accès à des informations réservées. Aujourd’hui, un journaliste, un chercheur ou un simple citoyen peut accéder à des images satellites, suivre un navire, retrouver une vidéo supprimée ou géolocaliser une photographie. Cela redistribue en partie la capacité à produire des faits. Des citoyens peuvent documenter des violences policières, des ONG peuvent documenter des crimes de guerre, des journalistes peuvent contester la version officielle d’un État.

Mais il faut immédiatement ajouter que cette démocratisation n’est pas synonyme d’égalité. Nous n’avons ni les mêmes compétences, ni les mêmes infrastructures, ni les mêmes capacités de calcul, ni les mêmes accès aux données. Et surtout, cette démocratisation concerne également les acteurs malveillants. Les mêmes méthodes peuvent servir à documenter un crime de guerre ou à identifier et harceler quelqu’un. C’est précisément cette ambivalence qui m’intéresse.

Depuis deux décennies, nous avons numérisé massivement notre vie personnelle et professionnelle. Sur les réseaux sociaux, nous produisons toutes et tous des traces numériques. Sommes-nous devenus, sans le vouloir, les principales sources des enquêtes de demain ?

Oui, et c’est probablement l’un des changements les plus importants. L’exemple classique est celui des « Strava Leaks ». Des militaires faisaient simplement leur jogging avec une application sportive et ont contribué, sans le vouloir, à rendre visibles des installations militaires sensibles. Nous sommes devenus des producteurs permanents de documents. Une photographie de vacances peut renseigner sur un bâtiment situé à l’arrière-plan. Une application sportive peut révéler un déplacement. Une vidéo anodine peut documenter quelques années plus tard un événement historique.

Votre livre associe directement OSINT et démocratie. Pourquoi ce lien vous semble-t-il aujourd’hui essentiel ?

Parce que l’OSINT touche directement à la distribution du pouvoir de voir, de savoir et de produire des preuves. Elle permet à des journalistes, des chercheurs, des associations ou des citoyens de documenter ce que des États, des armées ou des entreprises préféreraient parfois laisser invisible. Mais il existe un lien encore plus structurel entre OSINT et démocratie. Pour être efficace, l’OSINT a besoin d’un espace informationnel relativement ouvert, avec des données publiques accessibles, une presse libre, une recherche scientifique ouverte, des réseaux sociaux qui ne soient pas entièrement censurés. La liberté de circulation de l’information est donc en quelque sorte l’une des infrastructures de l’OSINT.

Il ne faut cependant pas penser la démocratie comme un bouton on/off. C’est plutôt un spectre. Même dans des régimes autoritaires, il subsiste des poches d’ouverture et, pourrait-on dire, des poches de démocratie, dans lesquelles circulent des informations qui rendent possibles des enquêtes en sources ouvertes. C’est aussi ce qui fait de l’OSINT un pharmakon, à la fois remède et poison. L’ouverture qui permet aux citoyens d’enquêter sur le pouvoir peut également être exploitée par des États autoritaires, des groupes militants ou des communautés complotistes. Les démocraties peuvent même être particulièrement vulnérables parce qu’elles produisent et rendent accessibles beaucoup plus d’informations sur elles-mêmes. L’enjeu est donc de préserver cette ouverture informationnelle tout en réfléchissant collectivement aux usages que nous en faisons.

Peut-on considérer que la capacité à vérifier une information devient désormais une compétence citoyenne, au même titre que lire, écrire ou débattre ? Et est-ce que cela est bien pris en compte dans le système éducatif français ?

Oui. Je défends assez explicitement l’idée qu’une initiation à l’OSINT devrait devenir une compétence numérique de base. Cela ne signifie évidemment pas transformer chaque collégien en enquêteur de Bellingcat. Mais comprendre comment retrouver l’origine d’une image, vérifier sa date, identifier une source, comprendre ce qu’est une métadonnée, croiser plusieurs documents, sont désormais des compétences citoyennes.

Et je ne pense pas que ce soit encore suffisamment pris en compte dans le système éducatif français. Nous faisons de l’éducation aux médias et à l’information, ce qui est évidemment essentiel, mais elle reste trop souvent défensive : reconnaître une fake news, se méfier des réseaux sociaux, identifier une source fiable. Je préférerais une pédagogie beaucoup plus active : donner aux élèves une image et leur demander de retrouver où elle a été prise; leur donner une affirmation et leur demander comment ils pourraient la vérifier. C’est d’autant plus important que je suis assez sceptique vis-à-vis d’une réponse qui consisterait essentiellement à éloigner les jeunes des réseaux sociaux. Il me semble plus ambitieux démocratiquement de leur apprendre comment fonctionnent ces environnements, comment ils produisent de l’information et comment on peut y enquêter.

Vous évoquez la notion de « Dark OSINT ». De quoi s’agit-il ? Pensez-vous que nous sous-estimons les usages malveillants des sources ouvertes ?

J’utilise le terme de « Dark OSINT » pour désigner les usages malveillants ou antidémocratiques des méthodes d’enquête en sources ouvertes. L’enjeu est important parce que les données que nous rendons accessibles peuvent être retournées contre les citoyens qui les produisent. On le voit avec certaines formes de vigilantisme numérique, lorsque des internautes se mettent à identifier, géolocaliser ou désigner publiquement des personnes qu’ils considèrent comme coupables. Mais les mêmes techniques peuvent aussi servir à préparer des arnaques beaucoup plus crédibles, en utilisant les informations disponibles sur une personne, son travail, ses proches ou ses habitudes.

À une autre échelle, cette ouverture peut être exploitée dans le cadre d’ingérences étrangères. Une puissance peut observer très précisément les débats, les tensions ou les groupes qui structurent une société et utiliser ces informations pour cibler certains publics et amplifier des divisions déjà existantes. C’est l’un des paradoxes de l’OSINT. Nous avons beaucoup insisté sur ce que l’ouverture des données permettait aux citoyens de faire aux puissants. Il faut aussi regarder ce qu’elle permet aux puissants, aux escrocs ou à des collectifs organisés de faire aux citoyens.

Face aux deepfakes et à l’automatisation de la production de faux contenus, les méthodes de vérification peuvent-elles encore suivre le rythme ?

Je pense qu’il faut éviter une vision trop catastrophiste dans laquelle nous entrerions soudainement dans un monde où plus rien ne serait vérifiable. Un deepfake existe toujours quelque part. Il est publié par un compte, à une certaine heure, dans un certain contexte ; il prétend représenter un lieu, une personne, un événement. On peut donc continuer à enquêter autour de lui. Le véritable problème est plutôt celui de l’échelle. L’intelligence artificielle permet d’industrialiser la production de contenus faux ou trompeurs à un coût extrêmement faible, alors que la vérification reste relativement coûteuse en temps et en compétences. On se retrouve donc avec une asymétrie car quelques secondes peuvent suffire pour produire une image fausse, alors qu’il faudra parfois plusieurs heures pour établir précisément pourquoi elle est fausse.

L’enjeu de l’OSINT n’est donc plus seulement de détecter les faux. Il est de reconstruire des chaînes de preuve : provenance d’un document, contexte de publication, corroboration par d’autres images, données satellites, témoignages, archives, terrain. C’est pourquoi je pense que l’IA rend paradoxalement la méthode OSINT encore plus importante. Dans un environnement saturé de contenus synthétiques, la question fondamentale ne sera plus seulement « est-ce que cette image a l’air vraie ? », mais « comment pouvons-nous établir collectivement ce qui s’est effectivement passé ? ».

Propos recueillis par Giulio Zucchini.