Fondatrice d'Eurostack

Cristina Caffarra : « Il est temps de construire. Nous avons passé vingt ans à réguler ce que nous ne possédons pas et ne contrôlons pas »

Cyber
Economiste de premier plan et experte de concurrence pendant plus de vingt ans, Cristina Caffarra fédère l’écosystème de la tech européenne avec audace et détermination. En septembre 2024, elle co-fonde à Bruxelles le mouvement EuroStack. L'objectif ? Bâtir une infrastructure numérique souveraine européenne pour réduire progressivement la dépendance technologique du continent et recapturer la valeur économique qui s'en échappe. En effet, environ 264 milliards d'euros par an seraient captés par des acteurs américains au titre des logiciels, du cloud et des services numériques utilisés en Europe. De quoi financer des entreprises souveraines européennes.
Cristina Caffarra : « Il est temps de construire. Nous avons passé vingt ans à réguler ce que nous ne possédons pas et ne contrôlons pas »

Les avancées sont tangibles : la France, l’Allemagne et les Pays-Bas migrent progressivement leurs services publics vers des solutions européennes. La DG DIGIT de la Commission a commencé à orienter ses achats cloud vers des consortiums continentaux, des banques et assureurs européens constituent des groupes d’achat collectifs pour trouver des alternatives aux hyperscalers américains.

Cristina Caffarra porte ce combat avec une énergie contagieuse et un franc-parler assumé. Pour elle, la souveraineté européenne n’est pas un débat académique ni une affaire de valeurs, c’est tout d’abord un sujet économique. La feuille de route à mettre en œuvre ? Moins de rapports, plus d’investissements. Et surtout, une conviction inébranlable : le réveil viendra du terrain, des entrepreneurs, des financeurs et des États membres qui passent à l’action.

Les lobbyistes américains affirment que le mouvement souverain cherche à remplacer les outils et les infrastructures technologiques d’un coup, qualifiant cela de protectionnisme qui « coûterait des milliards » et prendrait une éternité. Comment contrer cette idée ? Et quel récit devons-nous réellement soutenir ?

Cristina Caffarra I Je m’oppose constamment à des interprétations de la souveraineté qui ne sont ni utiles ni sincères. La première mauvaise interprétation est que le mouvement souverain veut changer tout le stack technologique d’un seul coup, or nous ne pouvons pas faire cela. Ce n’est pas ce qu’Eurostack propose.

Personne de sensé ne pense que l’Europe peut remplacer son infrastructure numérique par une entièrement européenne du jour au lendemain : ce serait absurde et irréalisable. Ce que nous défendons, c’est réduire la dépendance graduellement, au fil du temps.

Je me moque de l’argument de la « démocratie » ou des « valeurs ». Ce n’est pas ce qui me motive. Ce qui anime le mouvement souverain, c’est l’économie et la croissance économique. La croissance de la productivité européenne est derrière celle des États-Unis parce que l’adoption technologique n’a pas suivi. À moins de posséder les facteurs de production (les composantes du stack : infrastructures, logiciels… ), vous transférez la valeur vers d’autres acteurs sans capter les profits. Vous n’investissez donc pas dans vos propres capacités… vous devenez un vassal.

« Eurostack vise à étendre et renforcer le rôle des entreprises européennes au sein des infrastructures européennes ».

Le seul récit qui devrait nous importer n’est pas cette vague rhétorique sur les valeurs démocratiques. L’Europe devrait craindre l’anéantissement économique. Eurostack vise à étendre et renforcer le rôle des entreprises européennes au sein des infrastructures européennes.

Vous considérez qu’il faut commencer à construire plutôt qu’à réguler… Peut-on avoir un modèle où l’on construit tout en régulant au niveau européen ?

Cristina Caffarra I Je suis en désaccord sur plusieurs points. D’abord, vous commencez par parler de l’Union européenne : c’est notre première erreur. Nous plaçons notre confiance dans une institution dysfonctionnelle. Les institutions de l’UE sont composées de bureaucrates et de juristes. La meilleure chose qu’ils puissent faire, c’est donner un sac d’argent au secteur privé et se retirer. Ils ne savent pas penser entreprise ni penser construction. Leur seul réflexe, c’est réguler, ce qu’ils font depuis des années.

C’est pareil pour le Parlement européen. Ce sont des législateurs. La régulation ne construit rien. Mais attention, mon aversion n’est pas dirigée contre la régulation en général. Il existe des régulations nécessaires pour empêcher de nuire directement autrui. Mais en matière de régulation économique, que je critique constamment, le problème est que nous avons passé deux décennies à réguler ce que nous ne possédons pas et ne contrôlons pas.

En tant qu’experte antitrust qui a combattu Google et les monopoles tech, vous avez fini par conclure que l’effort réglementaire n’a rien accompli… Quel est votre bilan ?

Cristina Caffarra I Après des années de combat, j’ai réalisé que ça n’aboutissait à rien. Qu’a réellement accompli l’effort réglementaire européen ? Absolument rien, ou alors de façon très périphérique.

Le problème, c’est que la régulation a acquis une résonance, aspirant toute l’énergie comme étant « ce que nous faisons ». Tout ce blabla sur l’effet Bruxelles… toute cette rhétorique du « nous régulons », c’était l’époque où Margrethe Vestager et Thierry Breton faisaient des emojis de biceps en ligne en disant qu’ils domptaient les géants. Flash info : Microsoft, Apple, Amazon et Google n’ont pas été domptés du tout. Ils réalisent leurs meilleurs trimestres de tous les temps, même avec l’IA.

Nous aurions dû construire bien plus agressivement et efficacement. Où est notre cloud ? Nos centres de données ? Notre connectivité ? Notre industrie logicielle ? Notre industrie des puces ? Rien de tout ça a été accompli.

L’Europe possède des actifs financiers colossaux de plusieurs milliers de milliards d’euros, et pourtant… Pourquoi le capital européen est-il si frileux ?

Cristina Caffarra I La raison pour laquelle cela ne s’est pas produit tient au capital et à l’entreprise. Les Européens ont des richesses énormes. Les actifs financiers en Europe se chiffrent en milliers de milliards. Les Européens épargnent 1 400 milliards d’euros chaque année. Où va cet argent ? 300 milliards vont financer les VC américains, le reste dort dans des fonds de pension et des compagnies d’assurance qui investissent dans l’immobilier et les maisons de retraite, avec des rendements très faibles et constants.

« La raison pour laquelle cela ne s’est pas produit tient au capital et à l’entreprise. Si nous n’avons rien fait pendant vingt ans, ce n’est pas la faute des Américains ! ».

Le capital européen est notoirement plus frileux. Mais pourquoi ? Ce n’est pas l’ADN européen. Les gens disent : « Nous n’avons pas d’union des marchés de capitaux ». Mais regardez, la Suède a réformé ses fonds de pension et ses marchés de capitaux. C’est possible, et ça a créé des licornes en dirigeant l’argent vers le marché boursier. L’Allemagne et la France ont les moyens d’agir, les Pays-Bas ont réformé leurs marchés de capitaux de manière utile…

Le capital doit bouger. Je vois des investisseurs, des family offices et d’autres qui se mettent en mouvement disant qu’ils voient des opportunités de financement dans la tech européenne qui pourraient être rentables. Cela découle du fait que l’on commence à voir la demande européenne se diriger vers des solutions européennes. Le capital en tient compte. Mais le capital a été l’un des freins…. Si nous n’avons rien fait pendant vingt ans, ce n’est pas la faute des Américains !

L’audition du collectif Eurostack, représenté par Cristina Caffarra, économiste, spécialiste de la concurrence et de la régulation des plateformes numériques et Yann Lechelle, entrepreneur, président-directeur général de probabl.ai, par la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France : Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France – Assemblée nationale.

Pourquoi les entreprises tech européennes ne pilotent-elles pas le mouvement souverain ?

Cristina Caffarra I Je vous donne un exemple. Il y a deux mois, les six plus grandes entreprises européennes vont dîner avec Ursula von der Leyen : Orange, Siemens, Nokia, Ericsson, ASML et Mistral. Elles prennent le selfie obligatoire, puis elle dit : « Bon, dites-nous quelque chose. Vous allez investir 200 milliards d’euros dans la tech européenne ? » Non. Leur département des affaires publiques rédige un texte disant « Nous sommes venus dîner avec la Présidente pour lui demander moins de régulation ».

C’est un diner de lobbyste sans leadership… Ce n’est pas montrer la voie. Ils espèrent juste qu’ils vont déréguler un peu plus. Le problème n’est pas seulement la Commission qui fait très peu et en laquelle je n’ai aucune foi quant à une soudaine lucidité et compétence. Je veux faire bouger le secteur privé européen qui est capable et riche. Qu’attendons-nous ?

La commande publique en services numériques représente environ 20 % du marché. De quoi soutenir les entreprises à travers l’achat et non pas la subvention…

Cristina Caffarra I Effectivement, la question fondamentale, c’est la demande. L’offre peut être prête, mais s’il n’y a pas de demande pour acheter ces produits, ça ne mène nulle part. Or, la demande se divise entre public et privé. La commande publique de biens numériques correspond environ à 20 %. En théorie, ce serait bien s’il y avait une obligation d’achat européen venant de la Commission, disant aux institutions publiques qu’elles doivent acheter une certaine proportion de leurs besoins numériques auprès de fournisseurs européens.

Cependant, les États membres agissent eux-mêmes. Ce que nous voyons, c’est la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et d’autres pays qui font basculer leur propre secteur public vers des solutions européennes au niveau national, spontanément. C’est formidable.

Quelles sont les étapes à suivre pour avancer concrètement au lieu de passer des années à discuter sans vraiment changer les choses ?

Cristina Caffarra I Il y a beaucoup trop de sommets, d’ateliers, de réunions, de discussions, et pas assez d’action. Je veux voir moins de Commission européenne et plus de secteur privé. Ils ont créé ce fonds de passage à l’échelle de 5 milliards d’euros et en sont très fiers, mais c’est un échec, pas un succès. Nous n’avons pas besoin de la Commission pour créer un fonds de 5 milliards.

Où est le capital européen ? Où sont les investisseurs ? Il n’y aura pas un seul organisme qui peut diriger ça. Un Français, un Allemand, un Suédois ? Oubliez. Cette dynamique se construira depuis la base, comme nous le voyons déjà. Je ne vois pas d’autre solution. Il n’y a pas de leader en Europe qui va tout rassembler d’un coup. Il faut une vision finale commune, mais une mise en œuvre au niveau local par les réseaux nationaux !

Interview redigé par Giulio Zucchini.