Quelle est la mission d'Access Now ?
Giulio Coppi I Access Now travaille sur deux volets principaux. D'une part, nous avons la Digital Helpline, une assistance technique ouverte 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en 10 langues. Elle effectue des analyses forensic sur les logiciels malveillants (*malware, spyware) et les compromissions de compte. Cette assistance est dédiée aux défenseurs des droits de l'homme, aux activistes et aux journalistes dans les pays en conflit.
D'autre part, le volet Advocacy — dont je fais partie — développe des campagnes, comme la coalition KeepItOn qui regroupe plus de 300 ONG répertoriant l’ensemble des coupures Internet à travers le monde. Dès qu'une coupure est signalée, nous faisons des vérifications techniques par des sous-traitants entraînés pour déterminer la source du problème (fournisseur de télécommunication, cyber attaque, ou action gouvernementale) avant de lancer une campagne publique de dénonciation et d'appel au rétablissement de l'accès. Personnellement, j’essaye aussi d’établir une définition coordonnée et reconnue du concept de "shutdown" au niveau international en utilisant les données que nous apporte la campagne KeepItOn.
En quoi les "shutdowns" représentent une attaque envers la démocratie ?
Giulio Coppi I On s’aperçoit de plus en plus que l’interconnectivité des individus est attaquée par des régimes répressifs, notamment au travers de "shutdowns". La raison de l’augmentation de ces attaques est due au fait qu’il existe une forte relation entre l'accès à l'internet et les droits que les individus peuvent réaliser. C’est cette dépendance entre l’être connecté et la capacité à interagir avec cet espace social qui devient un caractère crucial de l’interconnectivité, et qui est mise en danger par les "shutdowns."
Si cette dynamique de dépendance est facilement reconnue par les acteurs de la démocratie, elle n’est pas encore intériorisée. J’ai entendu beaucoup d’entre eux me dire “Oui, c’est vrai, on reconnaît qu’il y a là un problème. ”. Mais aucun d’eux n’arrive à lier cette problématique à des actions. C’est là que repose l’intérêt d’imposer un cadre légal aux concepts de "shutdown."
Pourquoi l’établissement d’une définition des "shutdowns" au niveau juridique est-il compliqué ?
Giulio Coppi I Je dirai même que c’est extrêmement compliqué. Du côté des "droits de l'Homme", il est facile d'établir des connexions solides entre la connectivité et les droits de communication, d'information ou de rassemblement.
A l’inverse, le "droit international humanitaire" est flou, puisqu’il est uniquement présent lorsque les autres droits s’en vont. Il agit en quelque sorte comme un parapluie, lorsque plus rien ne reste. Il est principalement constitué de soft law qui décrivent plutôt le positionnement des États par rapport à la guerre, les règles qu’ils s’imposent dans cette situation, comme les lois de détention, des combattants… Dans le droit international humanitaire, il n’est même pas inscrit le droit à la vie pour les combattants ! C’est le jeu de la guerre. Certains vivent, d’autres non. Et lorsque l’on commence à tirer, cette réalité devient évidente. C’est donc facile de comprendre que le principe de "shutdowns" n’est pas écrit dedans.
Et pourtant, si ce genre de droits est relayé en second plan, on sait tous que les centres de communication ont toujours été historiquement les premières cibles en temps de guerre. Et d'une façon ou d’une autre, on a dû transporter tout ça dans l'âge et l'époque de l'Internet. Il s’agit presque d’une forme de tradition militaire, héritée des tactiques des années 60 et 70.
On considère alors qu’il est complètement normal de couper l’Internet de million de personnes, simplement parce qu’il s’agit d’un outil de communication.
Il y a quand même des pistes qui pourraient permettre de donner un sens légal au "shutdown." Dans le droit international humanitaire, il existe la notion de ciblage. Prenons l’exemple de l’Ukraine et des usines de fabrication de drones: il ne serait pas possible pour la Russie de raser complètement l’une de ces usines. Les travailleurs participent-ils à l’effort de guerre ? Bien sûr. Mais pour autant il est impossible de lier directement la vie des assembleurs de drones et les morts sur les champs de bataille. Il faut avertir les travailleurs pour s’assurer de ne pas les tuer lorsque l’usine sera rasée. Dans l’âge d’Internet toutes ces notions deviennent des amalgames, et personne n’est vraiment capable de les démêler.
Mon travail c'est justement d'essayer de construire un cadre logique qui me permet d'aller vers les Nations-Unies ou la France, et de dire : “Vous devez considérer dans vos positions nationales que le ciblage de l'infrastructure numérique doit se faire selon le droit de la guerre”.
Dans des cas de mouvements populaires comme au Népal, comment le "shutdown" est-il perçu par les individus ?
Giulio Coppi I Dans des cas comme le Népal ou la Nouvelle-Calédonie, le shutdown montre à quel point cette action ne sert strictement à rien pour stopper les mouvements de révolte. Au contraire, cela augmente les tensions.
Les gens se rendent compte que couper la connectivité est une vraie attaque politique. Ce n'est pas un simple dérangement technique, mais un acte délibéré visant à couper l'accès à l'information et à la coordination, perçu comme un levier de pouvoir de l'État. Dans le cas du Népal, le shutdown a même été l'un des éléments déclencheurs de la révolte.
Selon vous la France est-elle suffisamment équipée contre les risques de shutdown ?
Giulio Coppi I Contrairement aux acteurs d’Amérique latine, du Moyen-Orient (pays arabophones comme le Liban, la Palestine) et de l’Asie du Sud-Est (Myanmar, Thaïlande), qui sont très coordonnés, et forment des réseaux, la France est un maillon faible dans cet écosystème.
En France, n’étant jamais exposés à ce genre de menaces, le réseau n’a jamais eu le temps de se former.
Selon moi, la France est trop concentrée sur Bruxelles et ses actions politiques, comme la confidentialité et la protection des données, et ignore la géopolitique et l'impact global. Les anciennes colonies comme le Niger, le Mali ou la République centrafricaine, qui sont bien plus exposées que la France se retrouvent donc en dehors de tout réseau, et ce à cause de la continuation de politique néocoloniales dans le domaine du numérique et de la tech, qui les exposent à devenir le terrain de bataille entre pouvoir étrangers. D’une part, l'absence de mise en relation avec le réseau francophone – due à leur obsession pour Bruxelles – marginalise ces pays. D’autres parts, les acteurs globaux opérant sur des réseaux anglophones sont dans l’incapacité de répondre à leurs besoins. Les artefacts de la colonisation les empêchent donc d’accéder aux ressources de financement accessibles à d’autres acteurs dans la région, renforçant encore plus cet effet de marginalisation.
L'absence de mise en relation du réseau francophone est juste un facteur de plus qui fait que les acteurs locaux sont d'un côté ignorés par les acteurs européens obsédés par Bruxelles, et sont exclus par les autres acteurs globaux qui opèrent surtout sur des plateformes et réseaux anglophones. Cela se traduit en marginalisation et exclusion des sources de funding qui sont accessibles à la société civile dans des autres pays de la région ou la Big Tech est plus présente et les bailleurs financent des projets liés au "digital rights".
La seule défense réelle contre les attaques en ligne, y compris les shutdowns, est une "société civile forte" qui peut s'élever contre les abus. Et si l'on ne soutient pas cet écosystème, on se retrouve seul en cas d'attaque, quel que soit la quantité de campagnes d’information ou d’éducation que l’on a pu faire. Réarmer la société civile avec des outils de protection de l’information passe aussi par un changement de mentalité et de point de vue de la France. Comment peut-on brandir le “Tech for Good” sans s’engager sérieusement sur les droits des individus par rapport à la technologie ? À cause de ce manque d’actions et de réflexions, la société civile française est austère et affaiblie.
Comment peut-on concilier accès à l’information et principe de neutralité ?
Giulio Coppi I Chez Access Now nous faisons une distinction très importante entre "principe de neutralité du moyen et du contenu." Les moyens d’accès à l’information doivent être complètement neutre. Et c’est aux États et aux entreprises de la Big Tech de se coordonner pour s’assurer d’une neutralité de tous les moyens de communication. Pour le contenu, chaque individu doit être libre de poster et regarder les informations qu’il veut, tout en restant dans un cadre bien délimité par la loi.
Là où Access Now peut agir, c’est en s’assurant que les moyens de communication que l’on donne aux acteurs de la démocratie soient neutres. Pour cela, des VPN ou connexions satellites permettent d’accéder aux informations globales. Il faut cependant bien s’assurer dès lors que ces technologies ne mettent pas en danger la vie de leur utilisateur, et donc adapter les solutions proposées en fonction des situations.
* * *
Théo Corsetti est étudiant en International Business and Sustainability à Sciences Po Paris, ainsi qu'en ingénierie informatique à l'ENSEEIHT. Il collabore avec Cyber for Good à travers l’Impact Studio de Sciences Po Paris.
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