Cheffe adjointe de VIGINUM
Anne-Sophie Dhiver : « L’objectif des ingérences numériques étrangères est de nous diviser »
Média
Que sont les ingérences numériques étrangères (INE) et à partir de quand le sujet est devenu une priorité de l’Etat français ?
Anne-Sophie Dhiver I Volet numérique de la manipulation de l’information, l’ingérence numérique étrangère consiste, pour un Etat étranger ou une entité non-étatique étrangère, à diffuser de manière artificielle ou automatisée, massive et délibérée des contenus manifestement inexacts ou trompeurs, de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.
Lorsque les Macron Leaks, qui comprenaient un volet de cyber attaque et un volet manipulation de l’information, ont touché l’élection présidentielles de 2017, cela a constitué un moment de bascule important. Il y a eu une véritable prise de conscience dans les plus hautes sphères de l’Etat que les ingérences numériques étrangères touchaient aussi la France et faisaient peser une menace pour la démocratie. Les lois du 22 décembre 2018 ont permis d’étoffer l’arsenal législatif français face aux manipulations de l’information.
D’autres événements dans les années qui ont suivi, notamment l’assassinat de Samuel Paty et la vaste campagne en ligne anti-française en provenance de Turquie ont fait prendre conscience de l’intérêt de créer VIGINUM afin de disposer de capacités plus réactives face à la menace. Le service est né en juillet 2021.
Quelle est la mission de VIGINUM pour y faire face ?
Anne-Sophie Dhiver I La mission principale de VIGINUM est la détection et caractérisation des ingérences numériques étrangères. VIGINUM n’est pas un service de renseignement, d’enquête de police ou même de « fact checking ». S’appuyant sur la collecte et l’analyse de données publiquement accessibles, l’approche de VIGINUM est technique, fondée sur l’analyse des procédés de diffusion utilisés par les acteurs étrangers.
Le service ne s’intéresse ainsi pas aux contenus diffusés mais plutôt aux moyens pour les diffuser. Concrètement le service documente des modes opératoires informationnels, c’est-à-dire un ensemble de comportements, d’outils, de tactiques, techniques et procédures (TTP) adverses liés au même acteur étranger malveillant ou groupe d’acteurs malveillants, qui peut être inconnu.
VIGINUM est également doté d’autres missions, comme par exemple contribuer aux travaux européens et internationaux en matière de lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère, mener des travaux de recherche et développement (R&D) destinés à mettre à la disposition de la population des outils de détection des opérations d’ingérences numériques étrangères, ou encore contribuer à l’information de la population et à son éducation aux médias. La création du programme Cyber For Good Média avec Advens for People and Planet est l’un des projets les plus aboutis répondant d’ailleurs à ce dernier enjeu.
Quels sont les principaux acteurs de la manipulation de l’information dans l’espace numérique en 2026 ?
Anne-Sophie Dhiver I Il est déjà important de comprendre que ce ne sont pas uniquement des acteurs étatiques qui sont à l’origine des manipulations de l’information, mais que de nombreux acteurs paraétatiques ou non étatiques (dont des acteurs privés) peuvent opérer des campagnes d’INE. A partir du moment où il s’agit d’un acteur étranger et que tous les autres critères de l’INE sont réunis, cela rentre dans le champ de compétences de VIGINUM.
Concernant les pays d’où peuvent provenir les INE, il est vrai que la Russie est l’un des acteurs les plus agressifs et matures en termes de guerre informationnelle, mais aussi l’un des plus documentés publiquement. Néanmoins, ce n’est pas le seul acteur : VIGINUM a par exemple documenté des INE provenant de l’Azerbaïdjan dans son rapport sur le Baku Initiative Group, ou sur des acteurs pro-PCC dans son rapport sur les Jeux Olympiques 2025.
Comment est financée la désinformation ?
Anne-Sophie Dhiver I Peu d’études existent sur le sujet. En revanche, on peut affirmer que nous faisons face à une véritable économie de la désinformation avec la multiplication d’intermédiaires et de sociétés privées vendant des services d’influence voire d’ingérence en ligne. En outre, le phénomène des INE à but lucratif est également source d’inquiétude. Il s’agit de la diffusion et l’exploitation par des acteurs étrangers opportunistes de contenus présentés de façon sensationnaliste afin de susciter de l’engagement pour générer revenus, notamment en exploitant les systèmes d’automatisation publicitaire ou en bénéficiant des programmes de redistribution de revenus aux créateurs proposés par les plateformes elles-mêmes.
La France est-elle particulièrement visée par les INE ? Comment justifiez-vous cela ?
Anne-Sophie Dhiver I Il n’y a pas vraiment de statistique officielle pour classer les pays les plus touchés par les manipulations de l’information. Il est vrai néanmoins que du fait de son poids diplomatique et de son positionnement en faveur de l’Ukraine notamment, la France est très régulièrement ciblée par les INE.
Le cas des élections municipales de 2026 vous a-t-il amené à identifier des tendances que certains acteurs pourraient être amenés à réitérer à l’avenir ? Pourriez-vous revenir brièvement sur l’analyse du mode opératoire “Rokh Solis” ?
Anne-Sophie Dhiver I Rokh Solis est unmode opératoire informationnel(MOI) qui a été utilisé notamment lors des municipales pour cibler le parti politique La France Insoumise (LFI). La campagne de Rokh Solis visant les municipales se décompose en un réseau de sites web et de comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux visant à dénigrer ce parti politique ainsi que plusieurs de ses candidats.
Deux stratégies narratives distinctes ont été mobilisées : d’une part porter atteinte à la réputation du parti politique LFI ainsi que de certains de ses candidats et candidates, et d’autre part polariser le débat public national en instrumentalisant la communauté musulmane. VIGINUM n’est pas en mesure, avec ses méthodes d’investigation en source ouverte, de remonter jusqu’à un éventuel commanditaire.
Toutefois plusieurs éléments techniques permettent d’affirmer l’implication d’un acteur étranger, en l’occurrence situé en Israël, notamment la présence de caractères hébreux dans les métadonnées de certains des sites, la localisation de certains comptes de réseaux sociaux basés en Israël et enfin le partage par certains des comptes sur les réseaux sociaux de publications associées à l’organisation pro-israélienne ELNET.
VIGINUM, en se fondant sur sa connaissance de l’écosystème informationnel israélien, estime que Rokh Solis pourrait présenter des caractéristiques communes avec l’activité d’une entreprise israélienne œuvrant dans le domaine de l’influence en ligne, dénommée Blackcore.
À l’aune de ce contexte, quelles sont les menaces informationnelles que vous anticipez avec les élections présidentielles françaises en 2027 ?
Anne-Sophie Dhiver I Le bilan des municipales incite VIGINUM à penser qu’il existe un risque de durcissement de la menace d’ingérence numérique étrangères pour les élections 2027. Ces ingérences pourraient servir les objectifs stratégiques de nos compétiteurs mais tout aussi bien résulter d’une recherche de profit en instrumentalisant le débat public national.
Ces constats appellent à une vigilance accrue et soulignent la pertinence de la mise en place d’un dispositif neutre, transparent et disposant de moyens d’action réactifs, dont la collaboration avec les plateformes et la communication publique doivent être des pièces maîtresses.
Quel a été le rôle de l’IA générative dans les campagnes de désinformation ?
Anne-Sophie Dhiver I L’essor de l’IA, combinée aux mécanismes algorithmiques des réseaux sociaux, interroge sur ses conséquences en matière d’intégrité de l’information. Les technologies d’IA sont certes susceptibles d’accroître le niveau de menace lié aux ingérences numériques étrangères. Le recours croissant à cette technologie pourrait aussi accroître la réactivité des acteurs malveillants, ainsi que l’échelle et la furtivité de leurs actions.
Le Service documente déjà un recours accru à l’IA par exemple pour la création de vidéos ou de faux sites.
Néanmoins l’usage de IA ne permet pas, pour le moment, de faciliter la propagation d’une campagne de manipulation de l’information ni d’en augmenter l’impact. Certaines opérations moins sophistiquées, n’impliquant pas l’IA ont d’ailleurs parfois plus de visibilité.
Rappelons aussi que l’IA offre des possibilités importantes pour faire face à la menace notamment des outils pour mieux détecter et analyser les manipulations de l’information. Les travaux de R&D de VIGINUM visent à développer de telles capacités, en étant à l’état de l’art sur le sujet.
Le véhicule principal des INE reste les réseaux sociaux américain et chinois. Quel est le rôle et la position des plateformes en 2026 ? Est-ce qu’ils jouent le jeu ?
Anne-Sophie Dhiver I VIGINUM considère aujourd’hui que les plateformes numériques ne sont plus seulement un vecteur des manipulations de l’information mais un acteur à part entière. Leurs algorithmes et leurs modèles fondés sur l’économie de l’attention favorisent en effet la diffusion de contenus clivants et émotionnels, souvent manipulés.
Le sujet de la régulation des plateformes en ligne doit être analysé comme un enjeu de souveraineté numérique. Car ces attaques informationnelles ne cherchent pas à enrichir le débat. Elles visent à le corrompre, à porter atteinte à la confiance envers les médias, à affaiblir notre capacité à débattre et à choisir ensemble, à nous diviser, en utilisant contre nous ce qui fait notre force : ouverture, transparence, libre circulation des idées et des opinons. Pour préserver notre démocratie, il est donc indispensable de fixer des règles. Les plateformes ont ainsi une grande responsabilité, et doivent garantir la protection de leurs utilisateurs, pour faire que l’information fiable et la qualité délibérative de l’espace public passent avant les lois du marché. Le DSA est à ce titre un outil puissant et doit être davantage mobilisé par les régulateurs nationaux et la Commission européenne.
Face aux trois grandes tendances en ce qui concerne les INE grâce aux IA génératives – la sophistication, la dissimulation, et la diversification – comment les journalistes peuvent-ils s’armer pour y faire face ?
Anne-Sophie Dhiver I La compréhension des mécanismes à l’œuvre, des acteurs malveillants et des techniques employées est clé. Il est donc crucial de se former en continu, par exemple via un programme comme Cyber For Good Media, car c’est un domaine qui évolue très rapidement. Et ne pas hésiter à se tourner vers les services compétents, dont VIGINUM en cas de doute ou de question sur une INE.
Récemment a été adopté par le G7 un cadre commun sur le “mode opératoire informationnel” (MOI) – initié par VIGINUM – afin de caractériser et lutter contre la désinformation. Au-delà de l’adoption d’une même grammaire commune, comment construire une coopération européenne face à la désinformation dans le cyberespace ?
Anne-Sophie Dhiver I Un autre axe de travail prioritaire pour VIGINUM est le renforcement des capacités opérationnelles des partenaires européens.
VIGINUM contribue d’ores et déjà au renforcement des capacités de ses partenaires, à travers le développement d’une offre de transfert de compétences. Cet accompagnement technique passe notamment par un partage de bonnes pratiques et d’outils d’investigation en sources ouvertes, centrée sur le suivi des acteurs de la menace et de leurs infrastructures techniques.
Si vous deviez vous adresser à un journaliste et un citoyen quels sont les trois conseils que vous leur donneriez pour protéger le débat public et la fiabilité de l’information dans les prochains mois ?
Anne-Sophie Dhiver I Le fact-checking est utile mais il a ses limites pour atteindre et convaincre une large audience. S’intéresser aussi aux vecteurs de diffusion et aux infrastructures derrière les manipulations de l’information est très utile pour sortir d’un débat binaire vrai/faux et mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre.
Bien sûr, faire attention à ce qu’on repartage, en croisant ses sources et en ne prenant pas pour argent comptant tout ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux. C’est d’autant plus important de réfléchir à la question de ce que l’on partage que parfois, diffuser une information sur une INE qui n’avait que peu de visibilité contribue à la rendre visible et fait le jeu des acteurs étrangers qui en sont à l’origine.
Enfin se poser la question de qui est derrière une opération d’INE, à qui celle-ci profite, est utile pour prendre une distance critique et éviter de surréagir.