Directeur général de l’Agence suédoise de défense psychologique

Magnus Hjort : « Si plus personne ne croit à la vérité, la démocratie est en grave danger »

Média
Alors que les démocraties font face à une vague sans précédent de désinformation, la Suède s'est imposée comme l'un des pays pionniers dans le renforcement de la résilience de la société face aux opérations d'influence étrangères.

Magnus Hjort, directeur général de l’Agence suédoise de défense psychologique, explique comment son pays répond à la guerre informationnelle, aux manipulations générées par l’intelligence artificielle et à l’érosion de la confiance envers les institutions publiques. De l’Ukraine aux prochaines échéances électorales européennes, il estime que défendre la démocratie implique désormais de protéger non seulement les réseaux et les systèmes, mais aussi l’idée même de vérité et la résilience collective.
Magnus Hjort : « Si plus personne ne croit à la vérité, la démocratie est en grave danger »

Commençons par définir le périmètre de votre agence. Qu’est-ce que la défense psychologique ?

Magnus Hjort I Le terme défense psychologique est apparu dans les années 1950, à une époque où la psychologie était une discipline universitaire particulièrement en vogue. Mais la mission fondamentale, elle, reste intemporelle. Nous définissons la défense psychologique comme la capacité collective d’une société à résister aux manipulations de l’information et aux ingérences étrangères.[1]

Concrètement, il s’agit de protéger notre société. En période de guerre ou de fortes tensions, la défense psychologique vise à empêcher un adversaire d’affaiblir par la désinformation ou la propagande. C’est, en quelque sorte, l’infrastructure « immatérielle » de la sécurité nationale.

La Suède a créé l’Agence de défense psychologique le 1er janvier 2022. Alors que de nombreux pays commencent tout juste à débattre de la « guerre cognitive », la Suède a déjà institutionnalisé sa réponse. Quels ont été les principaux facteurs à l’origine de cette décision ?

Magnus Hjort I L’agence a été créée à la suite de l’agression russe contre l’Ukraine, c’est-à-dire l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass. Très rapidement, nous avons dû faire face à de nouveaux défis, notamment l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, ainsi qu’à des campagnes de désinformation menées par des influenceurs islamistes au Moyen-Orient à propos des services sociaux suédois. Aujourd’hui, notre action repose sur trois piliers majeurs.

1. Le premier est notre département opérationnel, qui s’appuie sur l’OSINT [2] pour surveiller les activités d’acteurs étrangers cherchant à influencer les intérêts suédois, principalement la Russie, la Chine, l’Iran ainsi que certains groupes islamistes étrangers.

2. Le deuxième pilier est le renforcement des capacités. Nous ne nous contentons pas d’observer : nous formons. Nous proposons des formations aux administrations, aux collectivités locales et aux entreprises privées afin de les aider à comprendre les mécanismes de manipulation et à mieux y résister.

3. Enfin, le troisième pilier est celui de la coopération internationale. Nous travaillons étroitement avec l’OTAN, le Service européen pour l’action extérieure et, plus particulièrement, avec l’Ukraine. L’agence a été créée juste avant l’invasion russe à grande échelle. Depuis lors, nous nous rendons en Ukraine presque chaque mois pour partager notre expertise mais aussi, de plus en plus, pour apprendre de leur remarquable résilience.

Depuis votre prise de fonction en 2022, quelle est l’évolution la plus marquante des menaces que vous observez ?

Magnus Hjort I Sans aucun doute, l’essor des contenus générés par l’intelligence artificielle. Il y a quelques années, il était encore relativement facile de repérer une image truquée : un doigt supplémentaire, des lunettes déformées… Aujourd’hui, même les experts ont parfois du mal à distinguer le vrai du faux. Pour un citoyen qui consulte son téléphone, cela devient presque impossible. Cette situation crée un climat dans lequel les gens finissent par ne plus faire confiance à rien. Si nous atteignons un point où plus personne ne croit en la notion même de vérité, alors la démocratie sera en grave danger.

Les manipulations et ingérences informationnelles étrangères (FIMI) ne connaissent pas de frontières. Comment distinguez-vous une opération d’influence étrangère d’un débat politique national légitime ?

Magnus Hjort I C’est une distinction essentielle. Dans une démocratie, chacun a le droit d’être pro-russe, anti-OTAN ou critique envers le gouvernement. Nous n’enregistrons pas et ne surveillons pas les opinions des citoyens suédois.

Notre attention se porte sur les comportements coordonnés inauthentiques. Nous recherchons les réseaux de faux comptes, les bots et les « fermes à trolls » pilotés par des États étrangers. Dès lors que nous constatons qu’une campagne est authentiquement suédoise, nous cessons immédiatement de la suivre. Nous sommes une agence de lutte contre les ingérences informationnelles étrangères, pas une police de la pensée intérieure.

La Suède organisera des élections en septembre 2026 et la France une élection présidentielle en 2027. D’après votre expérience, à quoi devons-nous être attentifs lors de ces prochaines campagnes ?

Magnus Hjort I En Suède, nous avons déjà mis en place un réseau national dédié aux élections associant le Service de sûreté suédois (Säpo) et l’Autorité électorale. Le principal enseignement que nous avons tiré est simple : il faut agir tôt. En Suède, nous n’avons pas encore observé de tentative unique et décisive visant à faire basculer une élection. En revanche, nous constatons un flux continu et diffus de propagande russe, destiné à présenter le soutien à l’Ukraine comme inutile ou corrompu.

La Russie cible beaucoup plus fortement des pays comme la France ou l’Allemagne que la Suède. L’objectif n’est pas toujours d’inciter à voter pour une personne en particulier, mais de faire perdre confiance dans l’ensemble du processus démocratique à travers un récit récurrent : « la démocratie n’est plus suffisante ».

Votre agence a récemment publié des rapports sur TikTok et, plus largement, sur les stratégies d’influence chinoises. Comment les démocraties doivent-elles gérer des plateformes profondément intégrées à la culture des jeunes, mais détenues par des acteurs soumis à des influences autoritaires ?

Magnus Hjort I C’est un équilibre délicat. Nous avons besoin de réglementations comme le Digital Services Act (DSA)[3], mais nous devons aussi reconnaître que nous aurons toujours un temps de retard sur les évolutions technologiques.

La véritable solution ne consiste pas uniquement à interdire des plateformes. Elle réside dans l’éducation aux médias et à l’information. Nous travaillons avec les écoles pour apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge, à exercer leur esprit critique face aux contenus qu’ils consomment. La résilience est avant tout un projet éducatif de long terme.

Vous avez indiqué que la cybersécurité bénéficie aujourd’hui de financements importants en Europe, tandis que la résilience psychologique demeure fragmentée. Quelle devrait être la prochaine étape pour l’Union européenne ?

Magnus Hjort I Nous devons passer de l’évaluation des menaces à une logique de dissuasion. Aujourd’hui, il en coûte très peu à la Russie ou à d’autres acteurs de nous attaquer. Ils peuvent simplement nier leur implication et s’en moquer. Nous devons faire monter le coût de ces attaques. Cela implique des sanctions plus fermes et une réponse européenne davantage coordonnée. Nous contribuons actuellement à la création d’un Centre européen pour la résilience démocratique à Bruxelles. Mais, en définitive, les agences nationales devront continuer à assumer l’essentiel du travail sur le terrain.

Si nous nous retrouvions en 2030, quelle est la compétence que vous espérez voir maîtrisée par les sociétés démocratiques ?

Magnus Hjort I J’espère que nous aurons appris à développer une résilience intersectorielle. Cela signifie que les pouvoirs publics, les entreprises, les médias et les citoyens comprendront tous leur rôle dans la défense informationnelle de leur pays. Nous devons être aussi créatifs et aussi rapides que nos adversaires. Si nous parvenons à préserver la confiance du public dans nos institutions, mais aussi dans l’existence même d’une vérité partagée, alors nous aurons gagné.

Renforcer la résilience psychologique à l’ère des tensions géopolitiques I Dans le contexte géopolitique particulièrement tendu d’aujourd’hui, renforcer la résilience psychologique des citoyens est plus nécessaire que jamais. Cette table ronde examinera comment les secteurs de l’éducation, des pouvoirs publics et des médias peuvent unir leurs efforts afin de donner aux citoyens les moyens de résister à la désinformation, à la peur et aux stratégies de division. Des intervenants de Finlande, de Suède et de Lituanie partageront leurs bonnes pratiques, les enseignements tirés de leur expérience ainsi que les défis auxquels ils sont confrontés. Les échanges porteront notamment sur l’intégration de l’esprit critique et de l’éducation aux médias dans les programmes scolaires, sur la coordination de la communication stratégique entre les différentes institutions publiques, ainsi que sur les moyens de préserver la confiance des citoyens grâce à des médias indépendants et crédibles. La discussion mettra en lumière la manière dont ces initiatives contribuent à construire une société informée et psychologiquement résiliente, capable de résister aux offensives informationnelles et de préserver la stabilité démocratique dans les périodes de forte pression. Cette rencontre est organisée en collaboration avec l’Ambassade de Finlande à Vilnius et l’Ambassade de Suède à Vilnius.

Interview redigé par Giulio Zucchini.